Sûr de ne s'être pas trompé, M. de Brévan partit sur l'heure pour Francfort, persuadé que la radieuse beauté de Sarah le guiderait comme une étoile. Mais il eut beau battre la ville, courir les hôtels, lasser tout le monde de ses questions, il ne retrouva pas la trace des fugitifs.

Et quand le soir, brisé de fatigue, il eut regagné sa chambre... il pleura.

Jamais, à aucun moment de sa vie, il ne s'était estimé si malheureux... Perdant Sarah, il lui semblait qu'il perdait tout... En cinq mois qu'avaient duré leurs relations, elle avait pris sur lui un empire si absolu que, livré à ses seules forces, il se trouvait comme un enfant égaré, sans idées, sans résolution...

Qu'allait-il devenir, maintenant qu'il n'aurait plus pour l'inspirer et le soutenir cette femme au génie fécond en intrigues, dont l'audace jamais ne se déconcertait, d'une énergie toute-puissante pour le mal?

Sarah, d'ailleurs, l'avait grisé de si magnifiques espoirs, elle avait ouvert à ses convoitises de si prestigieux horizons, qu'il souriait de pitié en songeant à ce qui jadis eût comblé ses vœux.

Avoir rêvé quelqu'une de ces scélératesses énormes qui enrichissent d'un coup, et retomber aux mesquines escroqueries d'autrefois... quelle misère!... Son cœur s'en soulevait de dégoût, comme l'estomac de l'homme qui, après avoir flairé le fumet des cuisines transcendantes, en est réduit à revenir dîner à son infime gargote...

C'est qu'il savait quels embarras l'attendaient à sa rentrée à Paris. Ses créanciers, inquiétés par son absence, allaient l'assaillir... Comment les ferait-il patienter?... Où prendrait-il de quoi leur verser quelques à-comptes?... Comment trouverait-il sa vie de chaque jour?... Toutes ses impostures allaient-elles donc être perdues?... Sombrerait-il avant d'avoir saisi cette occasion rebelle de fortune qu'il guettait!...

N'importe, il revint à Paris, tint tête à l'orage, traversa la crise, et reprit son existence compliquée d'expédients, associé avec un chevalier d'industrie comme lui, un certain Fernand de Coralth, réussissant, à force d'adresse, à sauver les apparences et à préserver de tout soupçon le nom qu'il avait volé...

Ah! si les honnêtes gens savaient tout ce que cache de misères, d'humiliations et d'angoisses, certaines existences dont le faste menteur les offusque, ils s'estimeraient bien vengés.

Il est certain qu'à cette époque Maxime de Brévan passa par de tristes quarts d'heure, qu'il regretta plus d'une fois de n'être pas resté tout bêtement honnête homme; c'est si simple... et si habile!