Ah! s'il l'eût prise au mot, si, lui offrant le bras, il lui eût répondu: «Oui, partons!...» l'intrigue était peut-être déjouée, et il eût peut-être été sauvé, car certainement elle ne l'eût pas suivi...
Mais avec cette pénétration qui tient du prodige, et qui semble un don de seconde vue, elle avait jugé le caissier, et elle se risqua, bien sûre qu'il reculerait.
Et en effet, il recula, l'idiot, il eut peur... Il se dit qu'abuser de l'amour de cette jeune fille si pure et si naïvement confiante, pour l'arracher à sa famille, pour la perdre, serait une indigne action...
Et il eut sur lui-même cette étonnante puissance, de la dissuader de fuir, et d'obtenir d'elle qu'elle prendrait patience, qu'elle s'en remettrait un peu au temps, pendant que lui, réfléchirait aux moyens de tourner les obstacles...
Bien des heures après avoir quitté Sarah Brandon, Malgat n'était pas revenu de son étourdissement et il se fût cru le jouet d'un songe sans le parfum pénétrant qui s'était attaché à ses habits à la place où elle avait appuyé sa tête charmante.
Mais quand enfin il essaya d'étudier la situation, il dut reconnaître qu'il s'était bercé d'illusions enfantines, que jamais il ne triompherait des résistances de sir Tom et de mistress Brian...
Il n'était pour lui qu'un moyen, un seul, de la posséder, cette femme éperdûment adorée, et c'était celui qu'elle-même avait osé proposer: un enlèvement.
S'y résoudre, c'était, pour Malgat, briser sa vie, perdre sa position, rompre violemment avec le passé pour se précipiter dans l'inconnu... Mais il songeait bien à cela, en vérité, à un moment où il escomptait par la pensée les plus étonnantes félicités qui puissent combler l'âme humaine.
C'est alors que, résolu à fuir, un obstacle se dressa devant lui auquel il n'avait pas pensé d'abord. L'argent lui manquait. Condamnerait-il donc aux humiliations de la gêne cette riche héritière qui s'abandonnait à lui, cette belle jeune fille accoutumée à toutes les superfluités du luxe? Non, ce n'était pas possible.
Et cependant, c'est à peine si tout son avoir disponible s'élevait à quelques centaines de louis... Sa fortune était représentée par toutes ces curiosités entassées en son logis, qui le charmaient autrefois, qui maintenant lui faisaient hausser les épaules.