Lucien sachant tout, qu'avait-il à craindre!...
—A tout autre qu'à vous, maître Roberjot, poursuivait-il, je dirais: «Nous sommes quittes, allez de votre côté, j'irai du mien.» Mais, par le saint nom de Dieu! nous ne sommes pas quittes, nous deux. Nous avons un compte à régler, mon ancien ami, un compte de dix-huit ans!...
Les couleurs revenaient à ses joues, il se redressait, il enflait la voix...
—Ayant foi en votre amitié, disait-il, sottement, niaisement, je m'étais livré à vous pieds et poings liés, par cette lettre absurde dont vous avez gardé un souvenir si précis. Comment m'avez-vous récompensé de ma confiance? Pendant dix-huit ans, vous avez tenu suspendue au-dessus de ma tête cette preuve fatale. J'avais cessé de m'appartenir, je n'avais plus de volonté. J'en étais arrivé à n'oser plus rien projeter, rien entreprendre. Une idée me venait-elle: avant de l'examiner, de l'évaluer, j'en étais réduit à me dire: «Qu'en pensera Roberjot?» N'étiez-vous pas mon maître?... O rage!... dire que pendant dix-huit ans j'ai vécu avec cette idée atroce, obsédante, qu'il était de par le monde un homme qui était mon maître, un homme qui, d'un seul acte de sa volonté, pouvait renverser l'édifice de ma prospérité, me ruiner d'honneur et me ruiner d'argent, et m'enlever jusqu'à l'affection de mon fils...
M. Lucien Verdale avait relevé la tête:
—Mon père, murmura-t-il, mon père...
Il ne l'entendit seulement pas. S'exaltant de plus en plus, et donnant enfin un libre cours à ses colères si longtemps contenues:
—Et c'est à l'homme, continuait-il, auquel vous avez infligé cet abominable supplice, que vous, maître Roberjot, que l'on dit homme d'esprit, vous venez demander un service!... Vous avez donc perdu la tête! Vous n'avez donc pas compris que c'est la revanche que vous venez enfin m'offrir!... Ah! vous vous intéressez à M. Philippe de Maillefert, à Mlle Simone et à M. Raymond Delorge!... Cela suffit pour que je leur voue une haine implacable, pour que je me venge sur eux de vous!... Uniquement parce que vous exécrez Combelaine, je serai son ami fidèle et dévoué, je le soutiendrai de mon argent et de mon crédit... Maintenant, c'est irrévocable, le duc de Maillefert ira au bagne et sa sœur épousera le comte de Combelaine...
Son accent trahissait une si mortelle haine et en même temps une telle conviction, que le docteur Legris et Raymond frissonnaient.
Seul Me Roberjot restait calme.