Puis soudain, prenant son parti:

—Ah... tu es comme les autres, Lucien, s'écria-t-il, avec une violence inouïe, tu me crois riche à millions! Pauvre fou! Est-ce que jamais un millionnaire eût joué la partie désespérée que je joue, et qui se terminera peut-être en cour d'assises!... Millionnaire! oui, je l'ai été un instant, aujourd'hui je n'ai plus rien. Ah! tu me regardes, tu me demandes comment cela se fait! Est-ce que je le sais moi-même! Ce qui est venu par la flûte s'en est allé par le tambour. Mes liquidations, qui étaient superbes, sont devenues désastreuses, je me suis entêté, et tout a été dit. Et c'est notre histoire à tous, qu'on appelle les hommes de l'Empire. Vois ceux que nous connaissons, et dont la prospérité a été éblouissante. Combelaine vole à main armée, Maumussy a dix millions de dettes, la princesse d'Eljonsen demande à on ne sait quels ténébreux trafics de quoi garder les apparences de son luxe passé. Si je suis encore debout, c'est qu'on ignore ma situation. Ouvre la fenêtre et proclame-la, et demain je n'ai plus qu'à faire mes malles et à filer rejoindre en Belgique les millionnaires d'un jour que la spéculation a trahis. Nous croulons, et ce n'est pas l'Empire qui nous tirera de là!... L'Empire!... il a donné tout ce qu'il pouvait donner, et maintenant que les caisses sont vides, il ne sait plus où prendre de l'argent pour remplir ces mains insatiables incessamment tendues vers lui... L'Empire!... il est comme nous, il périt par l'argent, il dégringole, et il n'y a plus à l'ignorer que les ministres, le préfet de police et l'empereur!...

Les traits contractés de M. Lucien Verdale trahissaient l'effort excessif de sa pensée... Malheureux! Tant qu'il avait cru son père immensément riche, il avait espéré qu'un grand sacrifice d'argent changerait tout... Tandis que, maintenant:

—Il faut quand même que M. de Maillefert soit sauvé, mon père, prononça-t-il.

L'ancien architecte eut un geste furibond.

—A quoi donc a servi tout ce que je viens de dire, s'écria-t-il, que tu me répètes cela? Est-ce de moi, compromis autant que lui, que dépend le sort de M. de Maillefert!...

—De qui donc dépend-il?...

—Eh! de celui qui a su s'emparer des papiers de Combelaine, parbleu! de M. Raymond Delorge.

Cette exclamation donnait le secret de la faible résistance de M. Verdale. Très évidemment, il croyait Raymond possesseur de ces papiers si importants.

—Ainsi, selon vous, insista Me Roberjot, M. Delorge est désormais maître de la situation?