M. Ducoudray eût pu être plus bref, peut-être. Mais il disait ses efforts; l'interrompre eût été de l'ingratitude.

—Battu encore de ce côté, poursuivit-il, je pris un grand parti. Je me plantai sur le trottoir, résolu à accoster tous les officiers qui sortiraient. Ah! madame, les militaires de ma jeunesse étaient plus polis que ceux d'aujourd'hui. Tous ceux à qui je m'adressais me toisaient du haut de leurs épaulettes, et me répondaient brutalement: «Qu'est-ce que vous me chantez là!... Que me parlez-vous de duel!... Est-ce que je sais, moi!...»

Ceci, pour Mme Delorge, était une preuve que le fatal événement n'avait pas été ébruité.

Elle savait son mari trop aimé dans l'armée pour que la nouvelle de sa mort, et dans des circonstances si terribles, n'y produisît pas une grande émotion.

—Toujours éconduit, disait M. Ducoudray, je commençais à me décourager, quand enfin je vis venir un homme d'une quarantaine d'années, en bourgeois, mais qu'à ses grandes moustaches, sa tournure et ses décorations, je jugeai être un militaire. J'allai droit à lui, et brutalement, sans le saluer, ni rien: «Monsieur, lui dis-je, je suis le plus proche parent du général Delorge!...» Au saut qu'il fit en arrière, je vis qu'il n'était pas si mal informé que les autres, celui-là, et du même ton brusque:

«—Monsieur, continuai-je, on nous l'a rapporté mort ce matin au petit jour, tué en duel, soi-disant... Mais on ne nous a dit ni le nom de son adversaire ni les noms de ses témoins... et nous voulons les savoir!

Je parlais très haut, je gesticulais, les passants s'arrêtaient, mon homme se troubla.

«—Plus bas, donc! me dit-il en regardant de tous côtés d'un air d'inquiétude, plus bas! Je suis un peu au courant de cette affaire: mais je ne vois nul inconvénient à vous dire ce que j'en sais... Hier soir, Mme Salvage, l'ancienne amie de la reine Hortense, et qui fait, vous ne l'ignorez pas, les honneurs de la résidence présidentielle, recevait quelques personnes... J'étais au nombre des invités. Vers minuit, je causais avec un ami dans le vestibule, quand j'entendis les éclats de voix d'une altercation violente, dans l'escalier... Deux hommes que je ne reconnus pas, et qui me parurent fous de colère, descendirent, et l'un d'eux disait: «Sortons, monsieur, sortons, le jardin est là, nous avons nos épées, un des hommes de l'écurie nous éclairera...» Ils sortirent, en effet, et ce matin, j'ai appris que ce pauvre Delorge avait été tué...

Roide, et tout d'une pièce, Mme Delorge se dressa.

—Mais l'autre, s'écria-t-elle, l'assassin... quel est son nom?...