—Si je t'ai fait venir, ô mon fils, prononça-t-elle, c'est qu'il ne faut pas que jamais le souvenir de ce moment affreux s'efface de ta mémoire... Tu n'étais qu'un enfant hier, le coup terrible qui nous frappe doit faire de toi un homme... Tu as désormais à remplir un devoir sacré...

Le malheureux la regardait d'un air de stupeur profonde.

—On t'a dit, poursuivit-elle, je t'ai dit moi-même que ton père a été tué en duel... C'est faux, tout me le prouve. Ton père, le vaillant et loyal soldat, a été assassiné! et je connais le meurtrier... Oui, je suis prête à jurer, sur mon salut éternel, que je le connais...

Elle respira avec effort, et reprit, en laissant tomber lourdement chacune de ses paroles:

—Les circonstances sont telles, mon fils, que tout sera mis en œuvre, sans doute, pour étouffer la vérité. Il se peut que la justice humaine nous trahisse. Il se peut que le coupable paraisse tout à coup hors de notre portée. N'importe! ton père, Raymond, doit être vengé. C'est à cette œuvre que je vais consacrer ma vie. Peut-être y succomberai-je. Alors tu seras là... Jure-moi, mon fils, que ton père sera vengé, que tu consacreras à cette cause sainte tout ce que tu auras de force, d'intelligence et d'énergie... Jure que tu renonces à t'appartenir tant que le lâche assassin n'aura pas été puni!...

D'un geste solennel, Raymond étendit la main au-dessus du cercueil, et dit:

—Je le jure!...

Mme Delorge n'eut pas le temps d'ajouter une syllabe.

Des pas lourds ébranlaient l'escalier, des hommes vêtus de la sinistre livrée des pompes funèbres parurent à la porte de la chambre, disant entre eux:

—Voilà le cercueil à descendre... Mâtin! il n'a pas l'air léger!