Son exaltation était si grande que Mme Delorge s'en épouvanta.
—Hélas! ma pauvre femme, prononça-t-elle, je suis aussi à plaindre que vous... Notre malheur est semblable...
—Oh! vous... interrompit violemment la femme du pauvre garçon d'écurie, vous...
Mais elle eut honte de son emportement, et se reprenant:
—Si j'étais seule au monde, dit-elle d'un accent plus doux, oui, notre malheur serait le même... Le chagrin aurait bientôt fait fin de moi. Mais j'ai des enfants...
—J'ai des enfants aussi...
—Oui, mais ils sont votre consolation... et les miens sont mon désespoir. Les vôtres auront toujours le nécessaire... tandis que les miens!... C'était le travail de Laurent qui nous faisait vivre, les petits et moi, pauvrement, mais honnêtement... Lui manquant, tout nous manque. Il faut du pain pour vivre. Où en prendre? Est-ce moi qui gagnerai du pain, fût-ce du pain noir, pour six que nous sommes à la maison? En travaillant nuit et jour, sans arrêter, je n'y arriverais pas. Comment donc faire? Irai-je me faire inscrire au bureau de bienfaisance? Oui, et je crois que je serai admise. Mais il faudra des démarches, des allées, des venues, du temps enfin. Et jusque-là? Si le boulanger cesse de me faire crédit, que répondrai-je aux enfants quand ils me diront: «Maman, à manger, j'ai faim?...» Irai-je donc mendier de porte en porte avec les petits pendus à mes jupes, comme j'en vois? Je ne saurais pas. Faudrait-il voler? Je ne pourrais pas. Je sais bien qu'il y en a qui se vendent... mais c'est plus fort que moi, je n'en aurais pas le courage!...
De grosses larmes roulaient, silencieuses, le long des joues de Mme Delorge.
Elle qui, le matin encore, s'estimait la plus misérable des créatures humaines!... qu'étaient ses souffrances, comparées aux tortures indicibles de cette infortunée?...
Elle se leva donc brusquement, et lui prenant les mains: