Mais ce petit accès de mauvaise humeur n'inquiéta guère l'avocat.

—Qui est, au juste, Mme d'Eljonsen? interrogea-t-il.

C'est du ton nasillard d'un écolier qui ânonne une leçon que M. Verdale répondit:

—Française de naissance, Mme d'Eljonsen est issue d'une assez vieille famille de Bretagne—noble, mais pauvre. Son père, le seigneur de la Roche-du-Hou, habitait à trois lieues de Morlaix, sur la route de Saint-Paul-de-Léon, un manoir si délabré que les rats ne s'y aventuraient plus... Mlle de la Roche-du-Hou devait avoir vingt ans, lorsqu'elle fit connaissance d'un négociant suédois, colossalement riche, M. Eljonsen, que ses affaires, et plus encore sa mauvaise étoile, avaient amené à Morlaix. En trois œillades, elle le rendit fou à lier d'amour, le malheureux. Il la demanda en mariage et l'épousa,—à une date que ne sauraient préciser les biographes les mieux informés. Mariée, elle suivit son mari, puisqu'il est dit que la femme doit suivre son mari, et ils allèrent s'établir à Riga, centre des opérations commerciales de M. Eljonsen.

Leur union ne fut pas heureuse. Bientôt on vit M. Eljonsen dépérir de chagrin d'avoir épousé la belle Mlle de la Roche-du-Hou. En moins d'un an, il en mourut, laissant à sa veuve quelque chose comme quatre-vingts ou cent mille francs de rentes. On ne dit pas qu'elle ait pleuré, mais son premier mouvement fut de quitter Riga, où elle s'ennuyait. Ayant posté devant le nom de son mari un d et une apostrophe, elle le fit précéder du titre de baronne et alla s'établir à Vienne. Elle y mena si grand train qu'à la fin de la troisième année elle était non seulement ruinée, mais poursuivie par ses créanciers et menacée d'un procès en escroquerie. Forcée de fuir, elle passa en Suisse, y séjourna quelques mois, et ensuite planta sa tente à Londres, puis à Munich, puis à Naples.

—Et M. de Combelaine? interrogea Me Roberjot. Je ne le vois toujours pas paraître...

—J'y arrive, répondit M. Verdale.

Et ayant repris haleine et rempli son verre:

—Maintenant que tu connais Mme d'Eljonsen, poursuivit-il, je dois te dire que pendant des années elle a traîné, dans toutes ses pérégrinations à travers l'Europe, un jeune garçon qu'elle appelait Victor et qu'elle semblait adorer...

—Son fils, parbleu!...