Une rougeur épaisse couvrit ses joues, sa confusion fut visible; pourtant Mme Delorge ayant parlé, elle n'hésita pas, et d'une voix émue:

—Mes parents, commença-t-elle, étaient très pauvres, et ils avaient eu jeunes une grosse famille. Le chagrin et le découragement s'en mêlant, ils ne se conduisirent pas toujours comme ils auraient dû le faire. Mon père s'était mis à boire, et ma mère... que le bon Dieu lui pardonne! C'est une terrible épreuve pour une femme que de n'avoir pas de pain à donner aux siens. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour accuser mes parents... c'est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que nous étions, je suis la seule à avoir eu la chance de trouver un bon mari. Les autres, voyant qu'il y avait plus de coups que de miches à la maison, s'en étaient allées, l'une après l'autre, à la grâce de Dieu... Pauvres sœurs! Elles ne firent que changer un sort bien misérable contre un sort pire. Elles restèrent dans la misère, avec la honte de plus. Sauf une, cependant, qui s'appelait Adèle.

«C'était la plus jeune de nous quatre, et aussi de beaucoup la plus jolie... Je peux même dire que c'était la plus jolie fille que j'aie vue de ma vie, avec ses grands yeux d'un bleu clair, sa petite bouche toute rose et toute mignonne, et ses cheveux blonds si longs et si épais, que les voisines les lui faisaient dénouer par curiosité.

«Celle-là était partie un soir avec le fils d'un locataire de la maison, un mauvais sujet fini, ivrogne et batailleur, et qui avait fait un an de prison pour vol.

«Je croyais bien que je ne la reverrais jamais, et il y avait quatre ans que je n'avais plus entendu parler d'elle, quand un soir que Laurent m'avait menée au théâtre pour voir une féerie, voilà que tout à coup il me pousse le coude.

«—Regarde donc, me dit-il, cette danseuse qui est dans le coin de la scène...

«Je regarde et je jette un cri.

«—C'est Adèle, lui dis-je.

«Justement cette danseuse jouait un rôle. Laurent achète un programme, et nous lisons:

«La Fée des Eaux,—Flora Misri.»