Si dans le premier égarement de sa douleur, elle s'était bercée de l'espoir d'une vengeance immédiate, elle n'avait pas tardé à reconnaître combien elle s'abusait.
Ce n'était pas d'un homme qu'elle avait à obtenir justice, mais bien d'un système de gouvernement dont cet homme se trouvait être solidaire.
Elle n'avait pas désespéré pour cela.
Non qu'elle crût tous les gens qui l'approchaient et qui ne cessaient de lui répéter, comme c'était la mode à cette époque, que l'année ne se passerait pas sans emporter dans le tourbillon d'une révolution nouvelle le président et son entourage.
Mais elle était fermement persuadée qu'un gouvernement établi sur un attentat tel que celui du 2 Décembre doit mal finir, et qu'un jour viendrait fatalement où il glisserait dans le sang innocent du boulevard Montmartre.
Or, précisément parce qu'elle était pénétrée de cette foi en l'avenir, Mme Delorge n'en sentait que plus vivement la nécessité de l'atteindre.
Et, pour cela, force lui était de descendre des sommets glacés de sa douleur jusqu'à des détails matériels, dont la négligence ou l'oubli renversent les plus beaux projets.
Le général Delorge mort, sa veuve devait retrancher de son budget les dix mille francs qu'il touchait chaque année.
Et depuis, ses charges s'étaient accrues dans des proportions considérables.
Elle s'était engagée à servir à Mme Cornevin une pension de douze cents francs.