Elle n'était pas déplacée dans le salon de sa protectrice. Tout au plus, par suite du silence qu'elle avait le bon sens de s'imposer lorsqu'il y avait du monde, pouvait-on la prendre pour une femme d'une extrême timidité.
Mais il n'était pas de prospérités capables d'effacer de la mémoire de Mme Cornevin ce qu'elle avait souffert ni la perte immense qu'elle avait faite.
Six ans après la disparition de son mari, elle pâlissait encore et ses grands yeux noirs s'emplissaient de flammes au seul nom du comte de Combelaine.
—Ceux qui prétendent que le temps efface tout, disait-elle, n'ont jamais su ce que c'est qu'aimer ou haïr.
Pour elle, en effet, il semblait que le temps n'existât pas.
Un dimanche,—et c'était en 1837,—qu'elle devait dîner chez Mme Delorge avec M. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleversée que, dès en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
Elle venait de rencontrer Grollet, cet employé des écuries de l'Élysée, que M. de Maumussy et M. de Combelaine avaient si habilement substitué, lors de l'enquête, à Laurent Cornevin.
—C'est dans le bas de la rue Blanche que je l'ai rencontré, répondit-elle aux questions de ses amis. A vingt pas, je l'ai reconnu, quoique ne l'ayant pas vu depuis ce jour maudit où, méditant déjà son infâme trahison, il voulut absolument m'offrir à déjeuner. Et cependant il a bien changé. Il a l'air d'un gros bourgeois à cette heure, d'un richard. Il porte des chaînes de montre grosses comme le doigt, des bagues, une chemise à jabot avec des boutons en brillants et une canne... Il m'a reconnue, lui aussi, car il est venu droit à moi et, après m'avoir toisée d'un regard impudent:
«—Peste! ma chère, m'a-t-il dit, nous voilà mise comme une duchesse... Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous avons trouvé des successeurs cossus à ce pauvre Cornevin.» Son accent et son regard étaient si insultants que des larmes de colère m'en vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il était devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prix du sang de Laurent s'est multiplié entre ses mains.
Ayant quitté l'Élysée peu après le coup d'État, il s'est établi loueur de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il avait des protecteurs très puissants, son commerce a prospéré, et il est maintenant à la tête d'un des plus importants établissements de Paris. Et ce n'est pas tout, il s'est associé avec un architecte colossalement riche, nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est très renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu'ils veulent.