C'est que ses frais avaient bien augmenté.
Non seulement elle n'acceptait plus la rente de douze cents francs que lui avait servie Mme Delorge, mais elle s'arrangeait de façon à ce que Léon, son fils aîné, celui qui était élevé avec Raymond, n'imposât pas une trop lourde charge à sa bienfaitrice.
Quoi que pût dire M. Ducoudray pour s'en défendre, elle supportait de moitié avec lui les frais de l'éducation de son fils Jean.
Enfin, tout en faisant travailler ses filles à l'atelier, elle les envoyait tous les jours chez une institutrice du voisinage, où elles recevaient cette instruction élémentaire qui est indispensable à la femme d'un négociant.
Pour elle-même, la courageuse femme ne dépensait rien.
Elle en était presque à se reprocher les quelques francs qu'elle remettait tous les mois à un vieux professeur qui, chaque soir, après le départ des ouvrières, venait lui donner une leçon.
Car elle avait senti la nécessité de se hausser au niveau de sa nouvelle situation. Elle ne voulait pas que ses enfants, plus tard, fussent exposés à rougir d'elle et à n'oser pas montrer ses lettres.
Et elle était un exemple de ce que peut une intelligence ordinaire, servie par une forte volonté.
Qui l'eût vue, dans son beau salon, recevoir ses nobles et élégantes clientes, n'eût certes pas reconnu la brave et honnête mais un peu grossière ménagère de Montmartre, qu'on voyait deux fois par semaine remonter la rue Marcadet, portant tout mouillé sur son épaule le linge du ménage, qu'elle venait de laver au lavoir et qu'elle faisait sécher à sa fenêtre.
A ses relations constantes avec Mme Delorge, elle avait gagné un ton, des manières, des façons de s'exprimer, dont jamais on ne l'eût soupçonnée capable.