A l'exemple des gens qui ont été longtemps malheureux, elle se défiait de la prospérité, prenant pour autant de pièges toutes les faveurs de la fortune.
—Et si j'allais ne pouvoir pas payer! objectait-elle à ses amis. Pourquoi chercher le mieux lorsqu'on a un bien inespéré?...
M. Ducoudray n'entendait pas de cette oreille.
Fût-il jamais parvenu à mettre cent mille écus et même plus de côté, s'il s'était confiné dans l'étroite boutique où, pendant cinquante ans, ses parents avaient végété, joignant à grand'peine les deux bouts?...
—Ainsi, allez de l'avant, disait-il à Mme Cornevin. Que risquez-vous? Je réponds de tout.
Et il l'avait en quelque sorte contrainte d'accepter un prêt de mille écus pour ses premiers frais d'installation.
Car il voulait que tout fût très beau dans le nouvel établissement qu'elle fondait, bien disposé et en harmonie avec le quartier; qu'elle eût un vrai salon, avec un tapis à terre, un lustre au plafond et des glaces tout autour.
Et le public avait fait honneur à la lettre de change que tirait sur sa vanité l'expérience de l'ancien négociant.
Mme Cornevin avait eu beau augmenter le prix de ses façons, ses anciennes clientes la suivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et il n'eût tenu qu'à elle de prendre rang parmi les couturières à la mode que les chroniques, moyennant finance, appellent toutes «la bonne faiseuse».
Si bien que, la troisième année de son installation, lorsqu'elle fit son inventaire au 31 décembre, elle constata qu'elle avait gagné dans ses douze mois plus de vingt mille francs et que, tous frais payés, il lui en restait huit mille à placer ou à mettre dans son commerce.