Il est certain que, pour ne pas désespérer, il fallait de plus en plus à la veuve du général Delorge cette foi robuste et inaltérable qu'on puise dans la conscience de son bon droit.

Si elle avait jugé ses ennemis hors de sa portée au lendemain du coup d'État, que devait-ce donc être à cette heure que leur fortune, liée à celle de l'empire, semblait inébranlable comme lui!...

Après des années d'investigations incessantes, le sort de Laurent Cornevin demeurait un mystère, à ce point que Me Roberjot lui-même, découragé, disait:

—Nous nous sommes mépris à la portée des paroles de Mme Flora Misri. Le pauvre Laurent a été bel et bien assassiné.

C'était devenu la conviction de sa femme.

Après avoir espéré longtemps, et bien après tous les autres, elle ne doutait plus de son malheur et, en tête de ses factures, elle avait fait imprimer: madame veuve Cornevin.

Car elle avait des factures, à cette heure. Suivre les conseils de Mme Delorge lui avait porté bonheur. Son petit établissement de couture et confection avait réussi de façon à dépasser les prévisions les plus optimistes.

A peine installée chez elle, après quelques mois d'un nouvel apprentissage, elle avait vu ses clientes affluer de telle sorte que, l'aide de ses filles ne lui suffisant plus, elle avait dû s'adjoindre des ouvrières, deux d'abord, puis quatre. Puis il lui avait fallu prendre une première demoiselle pour surveiller le travail, car elle avait assez à faire à recevoir les pratiques, à prendre mesure et à essayer les robes.

Bientôt l'appartement de la rue Pigalle s'était trouvé trop petit, et, après bien des hésitations et sur les instances de M. Ducoudray et de Mme Delorge, elle était allée en louer un, à un second étage de la rue de la Chaussée-d'Antin, dont le prix était de trois mille quatre cents francs.

C'est l'énormité de ce loyer qui avait causé toutes ses perplexités.