I

...Ce fut, pour Mme Delorge et pour Mme Cornevin, un beau jour et un jour glorieux, que celui où, appuyées l'une sur l'autre, et contemplant leurs fils, elles purent se dire:

—Notre tâche est remplie et nous pouvons attendre en paix l'heure de la justice. A nos fils désormais la lutte et la peine. Nous pouvons mourir, l'œuvre sacrée que nous avions entreprise sera poursuivie sans relâche par des bras plus robustes que les nôtres...

Et certes, leur orgueil et leur confiance étaient légitimes: elles avaient fait des hommes...

Onze années s'étaient écoulées depuis la sanglante catastrophe de l'Élysée. On était à la fin de 1863.

Raymond Delorge et Léon Cornevin, admis à l'École polytechnique ensemble, venaient d'en sortir.

Et leur situation, ils ne la devaient bien qu'à eux-mêmes. Jamais les démarches d'un protecteur ne leur avaient aplani un obstacle.

Il y a plus: à deux ou trois reprises ils avaient trouvé des difficultés là où leurs camarades n'en trouvaient pas.

Mais aussi, ils s'étaient tenu parole; ils avaient travaillé avec cette persévérance obstinée qu'on ne connaît guère à seize ans, et leurs études n'avaient été qu'une longue suite de succès.

C'est qu'aussi ces deux noms de Delorge et de Cornevin, qu'on retrouvait chaque année associés aux triomphes du grand concours, avaient fini par frapper les rares Parisiens qui connaissent leur histoire contemporaine et qui ont de la mémoire.