Si le nom de Cornevin leur était inconnu, celui de Delorge faisait tressaillir en eux de sinistres souvenirs.

—Delorge!... disaient-ils, nous avons certainement entendu prononcer ce nom... Attendez donc... N'est-ce pas ainsi que s'appelait le général dont la mort mystérieuse passa inaperçue au milieu des terribles émotions du coup d'État, et qui avait été tué en duel, à ce qu'on prétendit, par M. de Combelaine?...

Ni Léon, ni Raymond d'ailleurs, en dépit des prudentes recommandations de Mme Delorge, n'avaient été parfaitement discrets.

Ils avaient eu de ces amitiés comme on n'en a qu'au collège, amitiés sincères et confiantes, qu'on croirait trahir si on gardait un secret.

Ils n'avaient pu s'empêcher de dire leur passé, d'affirmer leur haine présente, de parler de leur soif de vengeance, de laisser entrevoir leurs espérances pour l'avenir.

Et les amis à qui ils s'étaient confiés avaient rapporté à leurs parents la dramatique histoire de leurs camarades...

Si bien qu'en 1859, à la distribution des prix du grand concours, le prix d'honneur, remporté par Raymond, avait été le prétexte d'une manifestation bruyante qui avait failli tourner à l'émeute.

Les élèves s'étaient levés en tumulte, battant des mains, agitant leurs képis et criant à pleine gorge:

—Vive Delorge!... Vive le fils du général Delorge!...

Et cela avec une telle insistance, que S. E. M. le ministre de l'instruction publique qui présidait la solennité, était devenu aussi blanc que sa cravate.