«Cette manifestation est à la fois affligeante et grotesque, écrivait le lendemain un des augures officieux du Constitutionnel, et si nous avions l'honneur de gouverner le lycée auquel appartient le jeune Delorge, nous prierions ce précoce perturbateur et ses amis d'aller continuer leurs études ailleurs.»
Mais le lendemain aussi, le rédacteur en chef d'un journal de l'opposition se présenta chez Mme Delorge, la priant de vouloir bien lui dire tout ce qu'elle savait des circonstances de la mort de son mari.
Il se proposait de faire de la mort du général le prétexte d'une agitation qui serait, disait-il, très utile à la cause de la liberté, et dont le résultat serait, en tout cas, de provoquer une enquête...
M. Ducoudray, qui assistait à cette entrevue, avait toutes les peines du monde à dissimuler sa satisfaction.
—Fameuse affaire!... souffla-t-il à l'oreille de Mme Delorge.
Tel ne fut pas l'avis de la noble et courageuse femme.
Il lui parut que ce serait une profanation que de livrer la pure mémoire de son mari à des discussions enragées et à des polémiques sans fin. Elle frémit à cette idée de voir la tombe de l'homme qu'elle avait tant aimé devenir la tribune de toutes les ambitions, le théâtre de scènes scandaleuses, le champ de bataille des partis.
Elle conjura donc le journaliste de renoncer à son idée.
—Laissons, monsieur, lui dit-elle, laissons les morts dormir en paix leur éternel sommeil.
Raymond n'avait point goûté cette façon de voir. A un âge où on est si facile aux illusions, exalté par l'éducation qu'il avait reçue, peut-être n'était-il pas loin de se croire un personnage...