Ce fut Léon, son ami, le confident de ses plus secrètes pensées, qui le ramena à la raison, qui lui fit comprendre qu'ils n'étaient que deux enfants encore.
Ils reprirent donc leurs études, et avec tant d'assiduité et de bonheur, qu'ils sortirent de l'École polytechnique, Léon avec le numéro 3, Raymond avec le numéro 9.
Ils avaient alors vingt ans, mais le malheur les avait vieillis avant l'âge, et ils avaient déjà le caractère qu'ils devaient garder.
Grand, large d'épaules, d'une force herculéenne comme son père, très blond avec des yeux d'un bleu pâle, Léon Cornevin avait la raideur et le flegme d'un Anglais.
Très capable d'une folie, il était de ceux qui règlent jusqu'à leurs actes de démence et qui les accomplissent jusqu'au bout avec un calme imperturbable, froidement et méthodiquement.
Tout autre était Raymond.
Remarquablement bien de sa personne, grand, élancé, très brun avec un teint d'une pâleur mate, il avait toutes les séductions de l'homme du Midi, des flammes plein ses grands yeux noirs, et cette parole vibrante qui remue les foules.
Il était l'enthousiasme même, capable de prodigieux élans, mais prompt à se décourager. Son intelligence vive et nette concevait les plus audacieux projets, les réglait sagement, les lançait bien... Seulement, au premier échec, il perdait la tête. Devant un obstacle que l'obstiné Léon eût usé avec ses ongles, il s'asseyait désespéré.
Jean Cornevin l'avait bien défini.
—Raymond, disait-il, a le courage d'un héros, les nerfs d'une femme, et la sensibilité d'un enfant.