«Le 23, lui, Boutin, ou plutôt Laurent Cornevin, puisque tel était son vrai nom, était peut-être le seul à ne pas s'en soucier plus que d'autre chose.
«Son tour de monter venu, il allait s'asseoir sur quelque paquet de cordages, les coudes sur les genoux, le menton dans la paume de ses mains, et par n'importe quel temps, sous le vent ou sous la pluie, sous un soleil dont l'ardeur faisait fondre les coutures du pont, il restait immobile, les yeux fixés vers le point de l'horizon où il supposait que devait se trouver la France.
«Une fois je le voyais plus triste que de coutume:
«—Voyons, mon camarade, lui dis-je, du courage, morbleu! Il ne faut pas comme cela rester seul à se forger des idées noires!...
«Il branla la tête, et d'une voix à faire mollir le cœur d'un bourreau:
«—Est-ce donc me forger des idées noires, me dit-il, que de pleurer sur ma pauvre jeune femme, et sur mes cinq petits enfants!... Que sont-ils devenus? Ils n'avaient que mon travail pour vivre! Quand j'ai été enlevé, il y avait soixante-cinq francs à la maison...
«Une autre fois, comme il regardait la mer avec une fixité effrayante, j'eus peur.
«—A quoi songez-vous? lui demandai-je brusquement, voulant lui donner à entendre que je craignais qu'il ne songeât à en finir avec la vie. Il me comprit:
«—Rassurez-vous, Nantel, me dit-il; je sais que ma vie ne m'appartient pas... Dieu m'a rendu témoin de certaines choses, c'est afin que je devienne l'instrument de sa justice... J'ai une tâche à remplir, je la remplirai...
«Voilà les seules confidences que me fit mon pauvre camarade Laurent Cornevin, pendant toute cette longue traversée—les seules que je me rappelle, du moins.