«Quand on avait répondu aux deux appels du matin et aux deux appels du soir, on pouvait à son gré errer dans l'île, qui était tout ombragée d'arbres magnifiques, tendre des pièges aux oiseaux, pêcher ou chercher sur la côte des coquillages ou des tortues.

«Moi, qui suis menuisier de mon état, je m'étais construit une baraque plus confortable que les autres, et comme de juste, je la partageais avec mon camarade Laurent.

«Depuis notre débarquement, je remarquais en lui un certain changement. Il était toujours aussi taciturne que par le passé, mais à son air de douleur résignée avait succédé une expression de résolution étrange.

«Quand il me parlait de sa famille, de ses enfants, ses yeux ne s'emplissaient plus de larmes.

«—Maintenant, me disait-il, leur sort est décidé. Ou Dieu a eu pitié d'eux et ils sont sauvés, ou il les a oubliés et alors ils sont depuis longtemps morts de misère.

«Ce changement de Laurent m'étonnait d'autant plus, qu'il avait dû être l'objet de recommandations particulières, et qu'on le tracassait et qu'on le surveillait plus qu'aucun de nous.

«D'abord on s'obstinait à lui contester son état civil.

«C'est au nom de Boutin qu'il devait répondre et qu'il répondait en effet aux quatre appels de chaque jour.

«Puis, jamais on ne l'employait aux corvées qui eussent pu le mettre en contact avec les étrangers qui venaient quelquefois à l'île du Diable.

«Une fois cependant, il avait réussi à parler à un matelot de l'Oyapock, et à décider cet homme à lui jeter une lettre à la poste de Cayenne.