«Je leur demandais s'ils n'avaient pas ouï parler d'un Français, nommé Cornevin ou Boutin, qui avait dû arriver à Talcahuana dans les premiers mois de l'année 1853 à bord d'un baleinier américain.
«J'ajoutais, pour aider leurs souvenirs, que ce Français était un ancien prisonnier politique qui avait eu le bonheur incroyable de s'évader de l'île du Diable. Et enfin, autant qu'il était en moi et d'après les indications de ce brave Nantel, je traçais un portrait de mon père.
«Mais, hélas! tant d'années s'étaient écoulées depuis, tant de baleiniers américains avaient jeté l'ancre devant Talcahuana, que personne ne pouvait donner la plus vague indication..
«Le découragement me gagnait.
«Je commençais à me dire que Raymond et Léon avaient eu raison d'essayer de me retenir, lorsqu'enfin une lueur m'arriva.
«Talcahuana n'est pas une grande ville. Les distractions y sont trop rares pour que chacun ne s'occupe pas de ce que fait le voisin.
«On n'avait donc pas tardé à me connaître, à savoir le but de mon voyage et à s'intéresser au jeune peintre français qui était à la recherche de son père, ancien déporté politique.
«Je le savais. Aussi ne fus-je point surpris, lorsqu'une après-midi que la chaleur m'avait retenu à la maison, on m'annonça un cavalier qui m'apportait des renseignements.
«C'était un vieux contrebandier, que les hasards de sa profession venaient de retenir deux mois de l'autre côté des Cordillères, et qui, depuis la veille seulement, était de retour à Talcahuana.
«Cet homme se rappelait parfaitement un déporté français dont l'évasion, racontée devant lui, l'avait frappé comme un miracle.