«—C'est cependant ainsi, me répondit-il. Tous les miens me croient mort. Ma femme porte toujours des vêtements de veuve.
«Je vis bien qu'il ne plaisantait pas, et alors, je fus saisi de cette crainte affreuse que la douleur n'eût troublé sa raison.
«—Si tu as vraiment fait cela, repris-je, tu es certainement fou.
«—Je ne suis pas fou, répondit Laurent, et cependant j'ai bien fait cela. Oui, j'ai résisté à la tentation presque irrésistible de me montrer aux miens, de leur crier: Je vis, me voici!... J'ai eu le courage de me priver de cette félicité inouïe de presser contre mon cœur ma femme et mes enfants.
«J'étais pétrifié de stupeur.
«—Mais pourquoi? dis-je, pourquoi?...
«—Il le fallait, ami Pécheira, et quand je t'aurai exposé mes raisons, tu me comprendras. Car, à toi, je dirai tout, sûr que ton amitié gardera mon secret.
«C'était la première fois que Laurent Cornevin s'ouvrait ainsi à moi: l'événement me semblait le plus extraordinaire dont j'eusse ouï parler: aussi mon attention était-elle extrême, et puis-je, aujourd'hui, après des années, répéter textuellement les paroles de Laurent.
«—Une nuit, me dit-il, j'ai été témoin d'un lâche assassinat, et l'homme assassiné, avant de rendre le dernier soupir, a eu le temps d'écrire au crayon et de me confier un billet qui doit être la preuve du crime.
«Cette preuve, j'ai essayé de l'utiliser; ma conscience me le commandait.