«Et c'est pour cela que les assassins, après avoir essayé de me faire fusiller, m'ont fait enlever et interner à l'île du Diable, sous un nom qui n'était pas le mien.

«Ils étaient puissants, je n'étais qu'un pauvre palefrenier. Nul ne devait s'inquiéter de ma disparition ou de ma mort.

«Ce nouveau crime condamnait à la misère, peut-être à l'infamie, peut-être à la mort, une pauvre femme et cinq enfants.

«Mais qu'importait aux misérables, pourvu que la preuve du meurtre fût anéantie!

«Lorsque je partis d'ici, j'étais persuadé que ma femme et mes enfants avaient péri. Et je n'avais plus qu'une idée, qu'un désir, qu'un but: me venger, n'importe comment et n'importe à quel prix.

«Je possédais toujours le billet du mourant qui dénonce le crime, mais je suis si bas et les assassins sont si haut, que je ne comptais guère sur cette preuve.

«Je me disais que d'essayer d'en faire usage, c'était peut-être risquer une arrestation nouvelle et une plus dure déportation.

«Je songeais que j'aurais beau crier que je suis Laurent Cornevin, la police prouverait que je suis Boutin, évadé de l'île du Diable.

«Et pour dire la vérité, je comptais bien plus, pour assouvir ma vengeance, sur mon revolver, que sur le billet du général Delorge.

«Mais enfin, toutes ces réflexions eurent du moins cet avantage, de me rendre excessivement défiant et prudent.