Mais la misère était venue.
Le ministre étant mort, sa nombreuse famille avait été réduite à se disperser pour chercher sa vie, et force avait été à miss Lydia d'accepter une place de gouvernante.
Ah! le coup lui avait été rude, et ce n'est pas sans d'horribles déchirements qu'elle avait descendu tout au fond de son âme, comme en un sépulcre inviolable, ses riantes illusions.
Depuis, bien des années s'étaient écoulées fécondes en déceptions. Elle s'était, à la longue, résignée aux tristesses du célibat. Mais en dépit de tout, sous l'enveloppe glacée et raide de la gouvernante anglaise, battait toujours le cœur ardent de la fille du ministre.
Cette vie de poétiques amours qu'elle n'avait pu vivre en réalité, miss Lydia n'avait jamais cessé de la poursuivre en songe.
Le soir venu, lorsqu'elle avait regagné sa chambrette et tiré ses verroux, elle se dédommageait des platitudes et des écœurements de sa besogne d'institutrice, en se précipitant dans une existence nouvelle, la sienne, chimérique et splendide.
Alors, avec une âpre avidité, elle dévorait pêle-mêle tout ce qu'elle avait pu se procurer de romans, se passionnant pour les héros respectueux et tendres, pleurant de vraies larmes avec les héroïnes innocentes et persécutées, s'émouvant d'amours imaginaires et d'émotions frelatées.
De ces lectures nocturnes, elle avait retiré, croyait-elle sincèrement, une connaissance parfaite du monde, la science de la vie, l'expérience des passions, et surtout cette fécondité d'expédients qui ouvre des issues aux situations les plus désespérées...
Dans de telles conditions, et lorsqu'elle se considérait comme une victime des exigences sociales, comment ne se serait-elle pas intéressée à l'amour de Raymond et de Mlle Simone?
Elle leur avait toujours présenté quantité d'observations convenables, parce que c'était son devoir de gouvernante, mais au fond du cœur elle était leur complice dévouée, estimant même qu'ils étaient un peu bien naïfs, et qu'à leur place elle n'eût pas été embarrassée d'imaginer quelque solution comme en trouvaient toujours ses auteurs favoris pour arranger toute chose au gré de tout le monde.