—Cela devait arriver, prononça-t-elle d'une voix sourde, je l'attendais. Souvent je m'étais étonnée de voir les assassins de ton père te laisser suivre paisiblement ta route, tandis qu'ils brisaient la carrière de Léon et qu'ils faisaient déporter Jean Cornevin...

Tout bas, Raymond se félicitait de cette facilité de sa mère à admettre, sans explication, sa parole. Facilité bien explicable d'ailleurs. Il était clair que sa démission, donnée dans les conditions qu'il disait, devait flatter cette haine qui était la vie même de Mme Delorge.

—Mais les misérables se sont lassés de nous laisser en repos, poursuivit-elle. Ils ne veulent pas que nous les oubliions!

Et étendant la main vers le portrait de son mari:

—Comme si nous pouvions oublier!... ajouta-t-elle.

Certes, Raymond haïssait d'une haine mortelle les lâches meurtriers de son père, et pour les punir d'un châtiment proportionné au crime, il eût avec bonheur versé tout son sang. Mais en M. de Maumussy et M. de Combelaine, il exécrait plus encore peut-être les infâmes qui s'étaient faits les complices de la duchesse de Maillefert pour lui enlever Mlle Simone.

—Oh! non, je n'oublie pas, fit-il avec une indicible expression de rage, et il faudra bien que les misérables expient tout ce que j'ai souffert.

Jamais encore Mme Delorge n'avait entendu à son fils cet accent terrible. Elle en tressaillit de joie, et lui prenant la main:

—Bien! mon fils, prononça-t-elle, très bien!... Parfois, te croyant insoucieux et léger, préoccupé, à ce qu'il me semblait, d'intérêts étrangers, j'avais, je te l'avoue, douté, non de ton énergie, mais de ta ténacité, et j'avais tremblé de te voir détourner ta pensée de ce qui doit être le but unique de ta vie. Je m'étais trompée, et je t'en demande pardon.

Raymond baissait la tête.