Je me disais que près de ces ouvriers laborieux et honnêtes, je rencontrerais, à défaut d’une famille, une affection moins banale que celle de la maison des enfants trouvés? Et pour gagner leur amitié, pour m’en rendre digne, il n’était rien qui me parût au-dessus de mes forces et de ma bonne volonté.
Eux, sans doute, démêlèrent mes sentiments, et tout naturellement, peut-être sans en avoir conscience, ils en abusèrent avec le plus effroyable égoïsme... Je ne leur en veux point.
J’étais entrée chez eux à de certaines conditions, pour apprendre un état, ils firent de moi peu à peu leur servante... c’était une notable économie.
Ce que tout d’abord j’avais fait par complaisance, devint insensiblement ma tâche quotidienne, impérieusement exigée.
Levée la première, je devais avoir tout mis en ordre dans la maison, quand les autres arrivaient, les yeux encore gonflés de sommeil...
Il est vrai que mes patrons me récompensaient à leur manière.
Ils m’emmenaient à la campagne le dimanche, pour me reposer, disaient-ils, de mes fatigues de la semaine...
Et je les suivais, le long de la route de Saint-Mandé, dans la poussière, sous le plein soleil, haletante, en sueur, portant sur l’épaule les parapluies en cas d’orage, chargée à rompre d’un panier de provisions qu’on mangeait sur l’herbe, dans le bois, et dont on m’abandonnait les reliefs.
Le frère de ma patronne, assez souvent, était de ces parties, et son nom serait resté dans ma mémoire, même sans sa singularité: il se nommait Vantrasson.
C’était un homme très-grand et très-robuste, dont les yeux me faisaient trembler quand il me regardait en frisant sa grosse moustache.