Je restai donc à l’hospice, et je dînai à la table de Mme la supérieure.
Pour la nuit, on me donna la chambre d’une sœur qui était absente.
Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’on me traitait avec une visible déférence, comme une personne appelée à de hautes destinées, et dont sans doute on attendait beaucoup...
Et cependant, j’hésitais à me décider...
Mon indécision dut paraître une ridicule hypocrisie; elle était sincère et réelle...
Assurément, je n’avais pas à regretter beaucoup ma situation chez mes patrons, mais enfin je la connaissais, cette situation; je l’avais expérimentée, le plus pénible était fait, j’arrivais à la fin de mon apprentissage, j’avais pour ainsi dire arrangé ma vie, l’avenir me paraissait sûr...
L’avenir! que serait-il avec le comte de Chalusse?... On me le faisait si beau, si éblouissant, que j’en étais épouvantée. Pourquoi le comte m’avait-il choisie de préférence à toute autre?... Était-ce vraiment le hasard qui avait déterminé son choix?... Le miracle, en y réfléchissant, me paraissait préparé de longue main, et devait, pensais-je, cacher quelque mystère...
Enfin, plus que tout, l’idée de m’abandonner à un inconnu, d’abdiquer ma volonté, de lui confier ma vie, me répugnait.
On m’avait accordé quarante-huit heures pour prendre un parti; jusqu’à la dernière seconde, je demeurai en suspens.
Qui sait?... C’eût été un bonheur peut-être si j’eusse su me résigner à l’humilité de ma condition... Je me serais épargné bien des souffrances que je ne pouvais même pas concevoir...