Je n’eus pas ce courage, et, le délai expiré, je répondis que je consentais à tout.

Mlle Marguerite se hâtait.

Après avoir trouvé une sorte de douceur triste à s’attarder parmi les lointaines impressions de sa première enfance, elle souffrait davantage à mesure que son récit se rapprochait du moment présent...

—Je vivrais des milliers d’années, reprit-elle, que je n’oublierais jamais le jour où j’abandonnai l’hospice des Enfants-Trouvés, pour devenir la pupille de M. de Chalusse. C’était un samedi... La veille, j’avais rendu ma réponse à Mme la supérieure. Dès le matin, je vis arriver mes anciens patrons. On était allé les prévenir et ils venaient me faire leurs adieux... La rupture de mon contrat d’apprentissage avait présenté quelques difficultés, mais le comte avait tout aplani avec de l’argent.

N’importe!... Ils me regrettaient, je le vis bien... leurs yeux étaient humides... Ils regrettaient l’humble petite servante qui leur avait été si dévouée...

Mais en même temps je remarquai dans leurs manières une visible contrainte... Plus de tutoiement, plus de voix rude... ils me disaient: vous, ils m’appelaient: mademoiselle... Pauvres gens! ils s’excusaient avec des paroles grotesques et attendrissantes d’avoir osé accepter mes services, déclarant en même temps qu’ils ne me remplaceraient jamais pour le même prix...

La femme surtout me jurait qu’elle ne se consolerait jamais de n’avoir pas remis vertement à sa place son frère, un mauvais gars, comme la suite l’avait bien prouvé, lorsqu’il avait osé hausser son caprice jusqu’à moi...

Pour la première fois, ce jour-là, je me sentis sincèrement aimée, si véritablement que si ma réponse n’eût pas été donnée et signée, je serais retournée chez ces braves relieurs...

Mais il n’était plus temps.

Une converse vint me dire de descendre, que Mme la supérieure me demandait.