J’attendis donc, avec cette angoisse secrète qui poursuit jusqu’au milieu du bonheur ceux qui ont toujours été malheureux... Je me tus, pleine de défiances, me disant qu’un si beau rêve n’était pas fait pour moi, et qu’il allait s’envoler.

Il s’envola bientôt.

Un matin, j’entendis une voiture s’arrêter à ma porte, et peu après le comte de Chalusse parut, plus froid et plus soucieux que de coutume.

—Tout est prêt pour vous recevoir à l’hôtel de Chalusse, Marguerite, me dit-il, venez!...

Il m’offrit cérémonieusement la main, et je le suivis, sans pouvoir faire avertir Pascal, car je m’étais toujours cachée de Mme Léon...

Une chétive espérance me soutenait.

Je pensais que les précautions prises par M. de Chalusse dissiperaient un peu les ténèbres et me donneraient au moins une idée de ce vague danger dont il me menaçait toujours. Mais non. Il s’était borné, ostensiblement du moins, à remplacer tous ses gens et à obtenir du conseil de l’hospice mon émancipation...

Le juge de paix eut un mouvement de surprise.

—Comment!... vous êtes émancipée, fit-il.

—Oui, monsieur... Le comte m’a dit que ses hommes d’affaires n’avaient trouvé que ce moyen d’atteindre un certain but qui ne m’a pas été expliqué...