Car il s’inquiétait continuellement de dispositions à prendre, de dernières volontés à régler, comme s’il eût eu le pressentiment qu’il mourrait d’une mort inopinée et soudaine.
Il est vrai d’ajouter qu’il paraissait se soucier moins de m’assurer toute sa fortune que de la soustraire à quelqu’un. Le jour où nous brulâmes ensemble son dernier testament, il me dit:
—Cet acte est inutile, on l’attaquerait et on obtiendrait probablement sa révocation. J’ai imaginé mieux, je tiens un expédient qui concilie tout.
Et comme je hasardais quelques objections, car il me répugnait d’être l’instrument d’une vengeance ou d’une injustice, et d’aider à dépouiller ses héritiers s’il en avait:
—Mêlez-vous de vos affaires, me dit-il brutalement. Je ménage à ceux qui guettent ma succession la surprise qu’ils méritent... Ah! ils convoitent mes propriétés!... Eh bien! ils les auront, je les leur léguerai, mais grevées d’hypothèques jusqu’à l’extrême limite de leur valeur.
Et pour atteindre ce but, il dénaturait sa fortune, affirmant qu’il ne serait tranquille que le jour où elle tiendrait tout entière dans un portefeuille qu’il porterait toujours sur lui.
De là, monsieur, ces immenses mouvements de capitaux, ces ventes, ces emprunts. De là ces millions au porteur qui se trouvaient dans le secrétaire de M. de Chalusse le matin du jour où la mort l’a surpris...
Malheureux homme! De tous les projets qu’il méditait, aucun n’a réussi.
Ils peuvent venir, ces héritiers qu’il redoutait, que je ne connais pas, dont personne ne soupçonnait même l’existence... ils trouveront intacts les biens qu’il prétendait leur arracher.
Il rêvait, pour moi, la situation la plus brillante, un grand nom, le titre de marquise, et il n’a pas même su préserver ma réputation des imputations les plus humiliantes... J’ai été accusée de vol avant que son cadavre fût seulement refroidi...