—Voici, monsieur, lui dit-elle, l’ami de M. de Chalusse, que j’avais envoyé chercher ce matin.
Un homme d’une soixantaine d’années parut...
Il était grand, sec comme un briquet, droit comme un I, sanglé démesurément dans une longue redingote bleu de roi, et son cou rouge et rugueux comme celui d’un dindon tournait malaisément dans un col de satin roide et haut.
Rien qu’à voir son teint coloré et couperosé, ses cheveux taillés en brosse, ses petits yeux brillants sous des sourcils en broussailles et sa formidable moustache à la Victor-Emmanuel, on se disait:
—Voici un vieux soldat...
Erreur! M. de Fondège n’avait jamais été militaire. Et c’est uniquement pour railler ses allures belliqueuses, que ses amis, autrefois, il y avait bien une vingtaine d’années, l’avaient surnommé «le général.»
Mais le surnom lui était resté. La plaisanterie, à la longue, était devenue un fait sérieux, l’épigramme s’était changée en titre. Jamais on n’appelait M. de Fondège autrement que «le général.» On invitait et on annonçait dans les salons: «Le général!» Beaucoup croyaient qu’il l’avait été, lui-même se le persuadait peut-être, et il en était venu depuis longtemps à mettre sur ses cartes de visite: Général A. de Fondège.
L’influence de ce sobriquet sur sa vie avait été décisive.
Il s’était appliqué à le mériter, à le gagner, et s’était composé un caractère, devenu à la fin son caractère, d’après le type banal et convenu du vieux soldat, dur à cuire et bon enfant, brusque et bon, morbleu! franc et rond, sacrebleu! sensible et brutal à la fois, simple comme l’enfant et loyal comme l’or.
Il jurait et sacrait à la fois, tirait sa voix des profondeurs de sa poitrine et agitait ses bras en parlant comme des ailes de moulin à vent.