Glaciale était la bise qui se lève avec l’aube, mais Chupin avait si peu froid qu’il alla s’asseoir, de l’autre côté de la chaussée, sur un banc d’où il pouvait, sans être vu, surveiller l’entrée du restaurant.

Il venait d’être secoué par une de ces émotions qui bouleversent l’être jusqu’en ses plus intimes profondeurs, et rendent insensible aux circonstances extérieures quelles qu’elles soient.

Sous les dehors brillants de ce soi-disant vicomte de Coralth, Chupin avait reconnu l’homme qu’il haïssait le plus au monde, ou plutôt le seul qu’il hait; car il n’avait point l’âme méchante.

Impressionnable à l’excès, comme un véritable enfant des faubourgs qu’il était, il avait l’étrange mobilité de sensations du Parisien... si la moindre des choses allumait sa colère, il suffisait d’un rien pour l’éteindre, et il était incapable de rancunes durables... Mais ce beau vicomte!...

—Dieu!... que je lui en veux, à ce gars-là, répétait-il, les dents serrées de rage; Dieu que je le haïs...

C’est qu’une fois en sa vie, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, Chupin s’était rendu coupable d’une lâche et abominable action, qui avait failli coûter la vie à un homme.

Et le crime, s’il eût réussi, eût profité à ce jeune homme qui, maintenant, cachait les turpitudes de son passé sous le nom sonore de Coralth.

Comment, après cela, Chupin ne l’avait-il pas remis du premier coup d’œil?...

C’est que Chupin avait travaillé pour ce vicomte de fantaisie, sans pour ainsi dire le connaître, conseillé et poussé par des misérables qui exploitaient ses vices précoces... C’est à peine si, en ce temps-là, il l’avait entrevu deux ou trois fois, et jamais il ne lui avait parlé...

Plus tard, seulement,—trop tard—il avait appris de quelle ignoble intrigue il avait été l’instrument...