—A la vôtre!...
Chupin qui n’avait pas quitté la devanture du «Garni modèle,» sentit en lui un tressaillement d’envie, et sa langue gourmande erra sur ses lèvres.
—Un «mêlé cassis!» grommela-t-il. Ce ne serait pas de refus...
Cette combinaison de choix avait un peu remis le cœur de Mme Vantrasson, et plus vivement, elle reprit:
—Dans les commencements, tout alla bien... Nous avions acheté, avec mes économies, un établissement, l’hôtel des Espagnes et de Nantua, rue Notre-Dame-des-Victoires, et les affaires marchaient. Jamais une chambre de libre. Mais qui a bu boira, n’est-ce pas, monsieur? Vantrasson aimait à lever le coude. Il s’était retenu le premier mois; petit à petit il reprit ses habitudes. Il se mettait dans des états à ne plus pouvoir seulement dire: pain. Et si ce n’eût été que cela, encore!... Le malheur est qu’il était trop bel homme pour rester un bon mari; il y a tant de gourgandines!...
Un soir, il ne rentra pas. Le lendemain, comme je lui adressais quelques reproches, oh! bien doucement... il me répondit par un juron et une giffle. Tout fut fini... Monsieur déclara qu’il était le maître et ne se gêna plus... Il buvait et il emportait le vin de la cave, il prenait tout l’argent, il restait des semaines entières dehors, et si je me plaignais... des coups!
Sa voix s’enrouait et, même, une larme lui vint au coin de l’œil, qu’elle essuya du revers de sa main.
—Vantrasson était toujours en ribote, continua-t-elle, moi je passais mes journées à pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps... L’hôtel se mit à dépérir et bientôt nous n’eûmes plus personne... Il fallait vendre. Nous vendons et nous achetons un petit café... Au bout d’un an on nous mettait en faillite. Par bonheur j’avais quelques sous de côté; je prends à mon nom un fonds d’épicerie... en moins de six mois le fonds était mangé. Nous voilà sur le pavé; que faire?... Vantrasson buvait plus que jamais, il me demandait de l’argent quand il savait bien que je n’en avais pas, et plus que jamais il me battait... Alors, moi, à mon tour, j’ai perdu courage... Il faut pourtant vivre!... Non, vous ne me croiriez pas si je vous contais comment nous vivons depuis quatre ans...
Mais elle ne le dit pas, et se contenta d’ajouter:
—Quand on commence à tomber, on ne s’arrête plus, on roule de plus bas en plus bas, toujours, jusqu’au fin fond, comme nous... Ici, nous nous sommes établis on ne sait pas comment; nous payons notre loyer à la semaine, et si on nous met dehors, je ne vois plus qu’un refuge: la rivière...