C’est que le baron, en effet, était plus blême que si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang; un grand cercle bleuâtre, sanguinolent comme une meurtrissure, s’élargissait de plus en plus autour de ses yeux.
Interpellé, il fit un effort, et d’une voix étranglée:
—Ce n’est rien, fit-il... Oh! rien du tout... Un éblouissement... il passe... il est passé!
Mais il se sentait si faible sur ses jambes qu’il s’assit en murmurant:
—Je vous en prie, marquis... continuez, c’est très-curieux, très-curieux.
M. de Valorsay poursuivit:
—Le mari était un garçon naïf, incontestablement, mais c’était aussi, paraît-il, un homme d’une énergie redoutable... Ayant appris que sa femme avait eu un enfant en son absence, il se mit à remuer ciel et terre pour retrouver non-seulement l’enfant, mais encore le père... Il avait fait serment de les tuer l’un et l’autre, et c’était un gaillard à tenir son serment sans plus se soucier de la guillotine que d’une chiquenaude... Et s’il vous faut une preuve de la force de son caractère, la voici: Il eut le courage inouï de ne rien dire à sa femme, de ne pas lui adresser un reproche et de se montrer pour elle ce qu’il était avant son voyage... Mais il l’épiait ou la faisait épier nuit et jour, persuadé qu’elle finirait par commettre quelque imprudence... Elle était fine, heureusement; elle découvrit que son mari savait tout et prévint M. de Chalusse, dont elle sauva ainsi la vie...
Que le marquis de Valorsay ne comprît pas que son récit était la seule cause du trouble où il voyait le baron, cela s’explique.
Quel rapport concevoir entre le richissime baron Trigault et le pauvre diable qui était allé tenter fortune en Amérique!...
Quel rapprochement imaginer entre le partner de Kami-Bey, l’ami de Mme Lia d’Argelès, le joueur enragé, et ce mari si amoureux que dix années durant, il avait poursuivi l’homme qui, en lui volant sa femme, lui avait volé le bonheur de sa vie entière!...