Ce qui d’ailleurs eût dissipé les soupçons du marquis, s’il en eût eu, c’est qu’en arrivant il avait trouvé le baron très-ému, c’est que depuis un moment il le voyait revenir à soi, petit à petit, et se remettre...

Et il continuait, du ton léger et gouailleur qui lui était habituel... Car ne s’étonner ni ne s’émouvoir de rien, se moquer de tout, afficher un mépris profond des sentiments qui agitent le vulgaire, c’est le genre suprême, le goût, le «chic.»

—Nécessairement, cher baron, disait-il, je vous passe quantité de détails... Ce brave M. de Chalusse n’était pas explicite, il s’en faut, quand il arrivait à cette période de ce qu’il appelait ses malheurs... A travers ses réticences, cependant, j’ai cru comprendre qu’il avait été trompé à son tour et j’ai flairé certaines histoires de papiers volés, de titres rachetés à des créanciers, qui ne sont pas le dernier mot de l’honnêteté...

Ce que je puis vous affirmer, par exemple, c’est que la vie entière de M. de Chalusse a été troublée par le souvenir du mari qu’il avait outragé... C’était chez lui une idée fixe qu’il mourrait de la main de cet homme... il l’apercevait partout. S’il sortait seul, à pied, le soir, ce qui était excessivement rare, il ne tournait le coin des rues qu’avec d’infinies précautions; il lui semblait toujours voir reluire dans l’ombre un poignard ou le canon d’un pistolet...

Jamais je ne croirais à cette inconcevable frayeur d’un homme d’ailleurs très-brave, si lui-même ne me l’avait confessée...

Il est resté dix ou douze ans sans oser faire la moindre démarche pour retrouver sa fille, tant il craignait d’attirer l’attention de son ennemi... Ce n’est qu’au bout de ce temps, et quand il lui fut prouvé que le mari, découragé, avait cessé ses investigations, qu’il commença les siennes... Elles furent longues et laborieuses, mais enfin elles réussirent, et il arriva jusqu’à son enfant, grâce surtout à l’habileté d’un mauvais drôle, sorte de mouchard bourgeois, nommé Fortunat.

Le baron eut un mouvement de vive curiosité, aussitôt réprimé.

—Drôle de nom!... remarqua-t-il.

—Et ajoutez que son prénom est Isidore! Ah! c’est un doucereux et dangereux gredin, un scélérat de la pire espèce, qui a mérité cent fois le bagne... Comment le laisse-t-on exercer ses malpropres industries? C’est ce que je ne m’explique pas. Le positif, c’est qu’il les exerce en plein soleil, en plein Paris, au su et vu de tous, place de la Bourse.

Nom, prénom et adresse se gravèrent dans la mémoire du baron pour ne s’en effacer plus.