—Ensuite, dame!... M. Raymond se rétablit, et trois mois après il était sur pied. Mais les parents, qui étaient vieux, avaient reçu un coup dans le cœur. Ils ne se remirent pas, eux. Peut-être se disaient-ils que c’était leur dureté et leur entêtement qui avaient causé la perte de leur fille... c’est un dur remords, ça. Ils allèrent dépérissant de jour en jour, à vue d’œil, et l’année suivante on les porta au cimetière à deux mois de distance...
Le soi-disant clerc d’huissier ne songeait plus à l’omnibus, désormais, c’était bien évident, et l’hôtesse du «garni modèle» devait être en même temps rassurée et flattée.
—Et Mlle Hermine?... interrogea-t-il.
—Hélas! monsieur, jamais on n’a su où elle avait passé, ni où elle est allée, ni ce qu’elle est devenue...
—On ne l’a donc pas cherchée!...
—Oh! monsieur, ne dites pas cela. C’est-à-dire que pendant je ne sais combien de temps Mlle Hermine a eu après elle tout ce qu’il y a d’agents de police en France et à l’étranger... Pas un n’a réussi à retrouver seulement sa trace. M. Raymond, devenu comte de Chalusse, avait promis une somme énorme à qui retrouverait l’homme qui avait séduit sa sœur. Il voulait le tuer. Lui-même l’a cherché pendant des années, inutilement.
—Ainsi, jamais on n’a eu de nouvelles de cette malheureuse?
—Jamais!... c’est-à-dire si, deux fois... à ce qu’on m’a dit, vous comprenez. Il paraîtrait que le lendemain même de l’affaire, ses parents ont reçu d’elle une lettre où elle leur demandait pardon. Cinq ou six mois plus tard, elle a écrit de nouveau pour dire qu’elle savait que son frère n’était pas mort. Elle s’excusait encore et s’accusait, disant qu’elle n’était qu’une malheureuse, qu’elle avait été folle, mais que déjà le châtiment était venu, et qu’il était terrible... Elle ajoutait que tout était brisé entre elle et les siens, que jamais on n’entendrait parler d’elle, et qu’elle souhaiterait être oubliée comme si elle n’eût pas existé... Elle allait jusqu’à dire que ses enfants ne sauraient pas son nom, et qu’elle se condamnait à ne jamais prononcer de sa vie la nom de Chalusse dont elle était la honte...
C’était là l’éternelle et lamentable histoire de la fille séduite, payant de son bonheur et de sa vie une minute de vertige.
Drame terrible sans doute, mais banal comme la vie de tous les jours, et dont la vulgarité semblait plus désolante encore dans la bouche de cette mégère du «garni-modèle,» qui, elle aussi, à l’entendre, avait été trompée.