«Le général» ne cessait de parler de certaine paire de chevaux qu’il devait aller voir l’après-midi, et qu’il se proposait d’acheter, dégoûté qu’il était, déclarait-il, des loueurs... C’était une excellente spéculation qu’il comptait faire, cet attelage provenant de la déconfiture d’un jeune et spirituel gentilhomme, que le jeu, l’amour d’une blonde un peu âpre à la curée et la plainte d’un bijoutier venaient de conduire en police correctionnelle...

Quant à Mme de Fondège, elle paraissait avoir la tête tournée par les perspectives de la fête prochaine de la comtesse de Commarin... C’est qu’elle n’avait plus que quinze jours pour ses préparatifs...

Toute la soirée de la veille, une partie de la nuit et depuis son lever, elle n’avait cessé de remuer dans son imagination des «projets de coupe» et des combinaisons de couleurs et d’étoffes... Et au prix d’une grosse migraine, elle avait fini par concevoir une de ces toilettes qui font sensation, dont on parle dans les chroniques, et que décrivent «de chic,» pour la plus grande béatitude de la province, toutes les baronnes de Sainte-Agathe et toutes les vicomtesses de Villaflor des journaux de modes.

—Imaginez, disait-elle toute brûlante de la flamme de l’inspiration, représentez-vous une robe fleur de thé parsemée de petites fleurettes brodées sur un fond de grosse soie chinoise écrue... Un grand volant de Valenciennes la garnira dans le bas. Je poserai dessus une tunique de crêpe de Chine gris-perle bordée d’un effilé de toutes les nuances de la robe et formant panier par derrière.

Mais que de peines, de soins, de tracas, avant de mener à bonne fin un chef-d’œuvre si compliqué!... Que de conférences avec le couturier, avec le fleuriste, avec le passementier... Que de tâtonnements, d’hésitations, d’erreurs inévitables!

Ah!... ce n’était pas s’y prendre trop tôt, et il n’y avait plus une minute à perdre...

Aussi, Mme de Fondège, qui était déjà en toilette et qui même avait envoyé chercher une voiture, offrit-elle à Mlle Marguerite de l’accompagner.

Et assurément, elle estimait la proposition séduisante... Courir les magasins de nouveautés, même quand on ne peut ou qu’on ne veut rien acheter, est un petit supplice de Tantale très à la mode... C’est «un chic» importé d’Amérique par quelques «grandes dames» pour le désespoir des pauvres commis en soierie... Vers une heure, quand le temps est beau, quantité de spirituelles jeunes femmes se répandent dans les boutiques et demandent à voir des étoffes... c’est toujours plus amusant que de surveiller sa maison...

Et quand elles rentrent le soir, après avoir fait déplier inutilement deux cents mètres de soie, elles sont contentes, elles n’ont pas perdu leur journée.

Même, les plus intelligentes ne reviennent pas toujours les mains vides de ces expéditions... Une douzaine de gants ou une pièce de dentelle s’égarent si aisément dans les plis d’un manteau!...