—Il me semble, cher monsieur, fit-il, que d’après nos conventions, nous devons jouer jusqu’à ce que l’un de nous gagne à l’autre 500,000 fr.

—C’est vrai... mais nous devions jouer tous les jours...

—Possible... mais je suis occupé... Je vous l’ai fait dire, n’est-ce pas?... Si cela vous inquiète, déchirons le livre où sont inscrits les résultats des séances et qu’il ne soit plus question de la partie... Vous y gagnerez cent mille écus, cher monsieur...

Kami-Bey sentit bien que le baron ne tolérerait pas ses arrogances, et d’un ton beaucoup plus humble:

—C’est que je deviens méfiant, fit-il... On se moque beaucoup de moi... Parce que je suis étranger et immensément riche, c’est à qui me volera... Hommes, femmes, gentilshommes, marchands, tout le monde s’en mêle... Si j’achète des tableaux, on me vend des croûtes un prix fou... Des chevaux, on m’extorque des sommes ridicules et on ne me livre que des rosses... Dès que je m’asseois à une table de bac, il se trouve un grec pour me voler... Tout le monde m’emprunte de l’argent, personne ne me le rend... Je finirai par me fâcher...

Il s’était assis, le baron vit bien qu’il ne s’en débarrasserait pas de sitôt; aussi s’approchant de Pascal:

—Partez, lui dit-il à l’oreille, ou vous manqueriez Valorsay... Et tenez-vous bien, car il est fin, le mâtin... Allons, courage et bonne chance...

Du courage!...

Ah! il n’était pas besoin d’en souhaiter à Pascal... Comment en aurait-il manqué, lui qui avait triomphé des lâches suggestions du désespoir en ces heures terribles où il avait pu supposer que Mlle Marguerite, le jugeant indigne, l’abandonnait...

Tant qu’il avait été condamné à l’inaction ou réduit à s’agiter dans le vide, fatalement il avait été en proie à tous les flottements de l’incertitude...