Ce ne fut pourtant qu’après plusieurs minutes encore qu’il parut s’apercevoir du temps écoulé, et aussitôt, craignant sans doute que Pascal ne s’impatientât:

—Je suis véritablement fâché, monsieur, prononça-t-il, de vous faire droguer ainsi, mais on attend le travail que j’achève...

—Oh!... continuez, monsieur le marquis, répondit Pascal, continuez... Par extraordinaire j’ai un peu de temps à moi... J’en serai quitte, d’ailleurs, pour déjeuner plus vite.

C’était une politesse... Le marquis crut devoir y répondre, et tout en lisant et en annotant tour à tour, il daigna expliquer sa besogne.

—C’est un métier de rogne-papier que je fais là, reprit-il... J’ai vendu, il y a quelques jours, sept de mes chevaux de courses, dont deux hors ligne, et l’acquéreur, comme de raison, en me versant le prix convenu, a reçu l’état exact et légalisé des performances de chacun d’eux... leur biographie, autrement dit... Mais voici que ce monsieur n’est pas satisfait, et il s’est mis en tête d’exiger de moi la collection des journaux de sport qui relatent les engagements, les victoires, ou les défaites de ceux de mes chevaux qu’il a achetés... On n’est pas stupide à ce point... Il est vrai que j’ai affaire à un étranger, à un de ces nababs, à peine barbouillés de civilisation, qui tous les ans viennent à Paris fondre leurs lingots et qui, par leurs prodigalités idiotes, font hausser le prix du toutes choses jusqu’à nous rendre la vie impossible, à nous autres Parisiens, qui ne voulons pas comme eux flamber notre fortune en deux ans... C’est la peste de notre ville et de notre temps, ces gens-là qui, à de rares exceptions près, ne savent employer leurs millions qu’à enrichir une douzaine de drôlesses cosmopolites, des escrocs, des restaurateurs et des maquignons.

C’est d’une mine approbative que Pascal écoutait cette sortie; mais il ne songeait, en vérité, qu’à cet étranger, Kami-Bey, qu’il avait vu chez le baron, il n’y avait pas une demi-heure, et qu’il avait entendu se plaindre amèrement de n’avoir que des rosses, alors qu’il pensait avoir acheté des chevaux de prix... Et il se disait:

—Kami-Bey serait-il cet acquéreur exigeant?... Pourquoi le marquis, acculé comme il l’est, n’aurait-il pas hasardé quelqu’une de ces bonnes escroqueries qui conduisent leur homme droit en police correctionnelle?...

En matière de sport, on pouvait soupçonner Valorsay d’une grande indépendance de conscience... N’était-il pas accusé déjà d’avoir, par une fraude indigne, fait perdre l’argent de ceux qui pariaient pour son cheval Domingo?

Enfin, après un moment de silence, le marquis poussa un grand soupir.

—C’est fini! murmura-t-il en liant avec une ficelle les journaux qu’il avait mis de côté.