Mais, plus que tout le reste, son œil morne et sans chaleur accusait une écrasante lassitude, dont il essayait peut-être de triompher à grands coups de vin de Madère.

C’est qu’il avait eu d’effrayantes réflexions depuis une semaine.

On est viveur, «noceur,» on n’a,—et on s’en vante,—ni foi, ni loi, ni conscience, ni moralité; on se moque de Dieu et du diable... Il n’en est pas moins vrai que ce n’est pas sans d’horribles déchirements que, pour la première fois, on va jusqu’au crime positif, prévu par le Code, qualifié, justiciable du jury et punissable des galères...

Et qui eût pu dire combien M. le marquis de Valorsay avait commis de ces crimes, depuis le jour où il avait armé de cartes biseautés son complice, le vicomte de Coralth?

Sans cela, même, n’avait-elle pas quelque chose d’atroce et de poignant, la situation de ce millionnaire ruiné, qui disputait à ses créanciers ses dernières apparences de splendeur avec l’âpre énergie d’un naufragé disputant une épave. N’endurait-il pas les tortures de l’enfer, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, à vivre, sans un sou vaillant parfois, au milieu de ce grand luxe, et à soutenir cet étonnant mensonge sous l’œil sans pitié de trente valets?

Ses angoisses, enfin, lorsqu’il songeait à combien peu tenait sa position, ne pouvaient-elles pas être comparées à celles du mineur, qui au moment où on le monte du fond de la mine, voit se détendre, éclater brin à brin, le câble où est suspendue sa vie, et qui se demande si les quelques fils qui le soutiennent seront assez forts pour le hisser jusqu’à l’orifice du puits...

Pascal eut la perception très-nette et très-distincte de cette effroyable agonie de son ennemi, et il en éprouva un sentiment de bien-être, comme si une rosée céleste fût descendue sur ses propres douleurs... C’était le commencement de sa vengeance...

Mais le «petit moment» réclamé par M. de Valorsay durait depuis plus d’un quart d’heure, et il n’en finissait pas...

—Que diable fait-il?... se demandait Pascal, qui suivait curieusement ses moindres mouvements...

Le marquis avait tout autour de lui, sur sa table, sur des chaises, et jusque par terre, des collections de journaux de sport... Il les prenait les uns après les autres, les dépliait, les parcourait d’un regard rapide et exercé, et selon qu’ils contenaient ou non ce qu’il souhaitait, il les jetait ou les plaçait en tas, devant lui, après les avoir annotés au crayon rouge.