—C'est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons. Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prédit. Vous portez le coup mortel à notre maison. Vous serez, vous, un des grands propriétaires de la France; ayez quatre enfants, ils seront à peine riches; qu'eux-mêmes en aient chacun autant, et vous verrez vos petits-fils dans la gêne.
—Vous mettez tout au pis, mon père.
—Sans doute, et je le dois. C'est le moyen d'éviter les déceptions. Vous m'avez parlé du bonheur de votre vie! Misère! Un homme vraiment noble songe à son nom avant tout. Mademoiselle d'Arlange est très jolie, très séduisante, tout ce que vous voudrez, mais elle n'a pas le sou. Je vous avais, moi, choisi une héritière.
—Que je ne saurais aimer...
—La belle affaire! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre millions, plus que les rois d'aujourd'hui ne donnent en dot à leurs filles. Sans compter les espérances...
L'entretien, sur ce sujet, pouvait être interminable; mais en dépit d'une contrainte visible, le vicomte restait à cent lieues de discussion. À peine, de temps à autre et pour ne pas jouer le rôle de confident absolument muet il prononçait quelques syllabes.
Cette absence d'opposition irritait le comte encore plus qu'une contradiction obstinée. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer son fils. C'était sa tactique.
Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les allusions méchantes. Bientôt il fut sérieusement furieux contre son fils, et sur une laconique réponse, il s'emporta tout à fait.
—Parbleu! s'écria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait pas autrement que vous! Quel sang avez-vous donc dans les veines! Je vous trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin!
Il est des situations d'esprit où la moindre conversation est extrêmement pénible. Depuis une heure, en écoutant son père et en lui répondant, Albert subissait un intolérable supplice. La patience dont il était armé lui échappa enfin.