Quel comédien! pensait le juge; se peut-il que le crime ait cette force prodigieuse!
Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des dépositions précédentes, cornant certaines pages qui contenaient des indications importantes pour lui. Tout à coup il reprit:
—Quand vous avez été arrêté, vous vous êtes écrié: «Je suis perdu!» Qu'entendiez-vous par là?
—Monsieur, répondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit cela. Lorsque j'ai su de quel crime on m'accusait, en même temps que j'étais frappé de consternation, mon esprit a été comme illuminé par un éclair de l'avenir. En moins d'une seconde j'ai entrevu tout ce que ma situation avait d'affreux; j'ai compris la gravité de l'accusation, sa vraisemblance et les difficultés que j'aurais à me défendre. Une voix m'a crié: «Qui donc avait intérêt à la mort de Claudine?» Et la conviction de l'imminence du péril m'a arraché l'exclamation que vous dites.
L'explication était plus que plausible, possible et même vraisemblable. Elle avait encore cet avantage d'aller au-devant d'une question si naturelle qu'elle a été formulée en axiome: «Cherche à qui le crime profite.» Tabaret avait prévu qu'on ne prendrait pas le prévenu sans vert.
M. Daburon admira la présence d'esprit d'Albert et les ressources de cette imagination perverse.
—En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus pressant intérêt à cette mort. C'est d'autant plus vrai que nous sommes sûrs, entendez-vous, bien sûrs que le crime n'avait pas le vol pour mobile. Ce qu'on avait jeté à la Seine a été retrouvé. Nous savons aussi qu'on a brûlé tous les papiers. Compromettraient-ils une autre personne que vous? Si vous le savez, dites-le.
—Que puis-je vous répondre, monsieur? Rien.
—Êtes-vous allé souvent chez cette femme?
—Trois ou quatre fois, avec mon père.