Elle n'en voulut pas moins prendre sa leçon comme d'ordinaire, et elle recouvra assez de sang-froid pour faire causer encore le signor Gismondo, et en obtenir tout ce que lui avait confié cet élève qu'il regrettait tant.

C'était peu de chose. Il savait que son élève était allé, comme le premier venu, rue du Cherche-Midi, qu'il y avait signé un engagement, et qu'on lui avait donné une feuille de route pour rejoindre un régiment en formation aux environs de Tours.

De sorte qu'en se retirant:

—Ce ne sera rien, dit l'excellent maëstro à Mme Favoral, la signora est tout à fait remise, et gaie comme un pinson.

Enfermée dans sa chambre, la signora pleurait à chaudes larmes.

Elle essayait de se raisonner et n'y pouvait parvenir. Jamais l'étrangeté de sa situation ne lui était si nettement apparue. Elle se répétait avec un réel effroi qu'il y avait de la folie, dans ce fait de s'être ainsi attachée à un inconnu, et que pareille chose ne s'était jamais vue. Elle se demandait comment elle avait pu se laisser envahir par ce grand amour, qui était devenu sa vie même... A quoi bon! Il ne dépendait plus d'elle que ce qui était ne fût pas.

Et songeant que Marius de Trégars allait quitter Paris, être soldat, se battre, mourir peut-être, elle se sentait prise de vertige et elle n'apercevait plus autour d'elle que le vide, le désespoir, le néant.

Mais plus elle réfléchissait, moins elle s'expliquait que Marius s'en fût remis au seul hasard des bavardages du signor Pulci pour lui faire connaître sa détermination.

—C'est inadmissible, pensait-elle. Il est impossible qu'avant de s'éloigner il ne cherche pas à me voir.

Et bien pénétrée de cette idée, elle essuya ses yeux et alla s'établir près d'une fenêtre ouverte du salon, toute occupée, en apparence, d'un ouvrage de tapisserie, concentrant, en réalité, toute son attention sur la rue.