Seule, dans sa petite chambre, le soir, elle retirait de la cachette où elle la conservait précieusement cette lettre que Marius lui avait confiée, en lui recommandant de ne l'ouvrir que lorsqu'elle serait sûre qu'il ne reviendrait pas.
Elle était très-volumineuse, renfermée dans une épaisse enveloppe scellée de cire rouge aux armes de Trégars, et Mlle Gilberte, souvent, s'était demandée ce qu'elle pouvait bien contenir. Et maintenant elle frissonnait en se disant que peut-être elle avait le droit de rompre le cachet.
Et personne à qui demander une parole d'espoir! En être réduite à cacher ses larmes et à essayer de sourire! Être condamnée à inventer des prétextes, pour les gens qui s'étonnaient de voir se flétrir, en sa fleur, son exquise beauté; pour sa mère, dont l'inquiétude était sans bornes, de la voir ainsi pâle et les yeux rougis, minée par une fièvre continuelle.
Marius, en partant, lui avait bien légué un ami, le comte de Villegré, et si quelqu'un savait quelque chose, c'était lui. Mais elle ne voyait nul moyen d'en rien apprendre sans risquer son secret. Lui écrire? Rien n'était si aisé, puisqu'elle avait son adresse, rue Taranne. Mais où lui dire d'adresser sa réponse? Rue Saint-Gilles? Impossible! Elle avait la ressource de l'aller trouver, ou de lui donner un rendez-vous aux environs. Mais comment se dérober une heure, sans éveiller les soupçons de Mme Favoral?
Parfois la pensée lui venait de se confier à Maxence qui, avec une admirable constance, travaillait à racheter son passé. Mais quoi! il lui faudrait donc avouer la vérité, lui avouer qu'elle, Gilberte, elle avait prêté l'oreille aux propos d'un inconnu, rencontré par hasard, dans la rue, et qu'elle l'aimait, et qu'elle n'attendait rien d'heureux ou de malheureux que de lui!... Elle n'osait pas. Elle ne pouvait prendre sur elle de surmonter la honte d'une telle situation...
Le désespoir la gagnait, le jour où le signor Pulci lui arriva rayonnant, et s'écriant dès le seuil:
—J'ai des nouvelles!...
Et tout de suite, sans s'étonner du trouble affreux de la jeune fille, qu'il attribuait à l'intérêt qu'elle lui portait, à lui, Gismondo Pulci:
—Je ne les ai pas eues directement, poursuivit-il, mais par un respectable seigneur à longues moustaches blanches et décoré, qui, ayant reçu une lettre de mon cher élève, a daigné venir chez moi, me la lire...
Le digne maëstro n'en avait pas oublié un mot de cette lettre, et c'est presque textuellement qu'il la rapportait: