Il disait à ses amis que les affaires reprenaient d'une manière inespérée, qu'il y avait des fortunes à gagner pour tous les gens qui avaient de l'argent comptant, et qu'il fallait bien rattraper le temps perdu.

Il prétendait que l'indemnité énorme à payer aux Prussiens allait exiger un immense mouvement de capitaux, des combinaisons financières, un emprunt, et qu'il ne se remue pas tant de milliards sans qu'il tombe quelques petits millions dans les poches intelligentes.

Éblouis par la seule énumération de ces sommes fabuleuses:

—Ce diable de Favoral, disaient les autres, est bien capable de doubler ou de tripler sa fortune. Décidément, sa fille sera un fameux parti!...

Hélas! jamais Mlle Gilberte n'avait eu au cœur tant de haine et de dégoût pour cet argent, la seule préoccupation, l'unique sujet de conversation des gens qui l'entouraient; pour cet argent maudit qui s'était élevé comme une insurmontable barrière entre elle et Marius.

C'est que déjà deux semaines s'étaient écoulées depuis le complet rétablissement des communications, et M. de Trégars n'avait pas donné signe de vie.

C'est avec d'indicibles battements de cœur qu'elle attendait, chaque jour, l'heure de la leçon du signor Gismondo Pulci, et plus douloureuses à chaque fois étaient ses angoisses, quand elle l'entendait s'écrier:

—Rien, pas une ligne, pas un mot. L'élève a oublié son vieux maître...

Mais la jeune fille savait bien que Marius n'oubliait pas. Son sang se glaçait dans ses veines, quand elle lisait dans les journaux l'interminable liste de ces pauvres soldats qui, pendant l'invasion, avaient succombé, les plus heureux, sous les balles prussiennes, les autres, le long des chemins, dans la boue ou dans la neige, de froid, de fatigue, de misère, de besoin...

Elle ne pouvait écarter de son esprit le souvenir de cette vision funèbre qui l'avait tant épouvantée, et elle se demandait si ce n'était pas un de ces pressentiments inexplicables, dont on cite des exemples, et qui annoncent la mort d'une personne aimée.