De telle sorte qu'aux jours convenus, Mlle Gilberte pouvait s'accouder à sa fenêtre, sans craindre qu'on vînt lui demander compte de l'émotion qui la remuait, quand apparaissait M. de Trégars.
A l'heure dite, invariablement, avec une ponctualité à faire honte à l'exactitude de M. Favoral, il tournait le coin de la rue de Turenne, il échangeait avec la jeune fille un rapide regard et poursuivait son chemin.
La santé lui était complétement revenue, et avec la santé cette grâce virile et puissante, qui résulte du parfait équilibre de la souplesse et de la force. Mais il avait renoncé à sa mise presque pauvre d'autrefois. Il était vêtu, maintenant, avec cette élégance recherchée et simple, cependant, qui trahit à première vue le merle blanc qu'on appelle «un homme comme il faut.»
Et tout en l'accompagnant des yeux, pendant qu'il remontait vers le boulevard Beaumarchais, Mlle Gilberte sentait des bouffées de joie et d'orgueil lui monter du fond de l'âme.
—Qui jamais imaginerait, pensait-elle, que ce jeune homme qui s'en va là-bas est mon fiancé, et que peut-être le jour n'est pas loin où, devenue sa femme, je m'appuierai à son bras? Qui se douterait que toutes mes pensées lui appartiennent, et que c'est pour moi que, renonçant aux ambitions de toute sa vie, il poursuit un nouveau but? Qui donc soupçonnerait que c'est pour Gilberte Favoral que le marquis de Trégars se promène rue Saint-Gilles?...
Et, positivement, cette promenade au Marais n'était pas sans quelque mérite, car l'hiver était venu, étendant une épaisse couche de boue sur le pavé de toutes ces petites rues, qu'oublient toujours les balayeurs.
L'intérieur du caissier du Crédit mutuel avait repris ses habitudes d'avant la guerre, sa somnolente monotonie à peine troublée par les dîners du samedi, par les naïvetés de M. Desclavettes ou les calembours du papa Desormeaux.
Maxence, cependant, n'habitait plus avec ses parents.
Rentré à Paris aussitôt après la Commune, et ne se sentant plus d'humeur à subir le despotisme paternel, Maxence était allé s'établir dans un petit appartement du boulevard du Temple, et il avait fallu les vives instances de sa mère pour le décider à venir tous les soirs dîner rue Saint-Gilles.
Fidèle au serment fait à sa sœur, il travaillait ferme, mais il n'en était guère plus avancé. Le moment était loin d'être propice, et l'occasion que tant de fois il avait laissé échapper ne se représentait plus.