M. Chapelain, bien renseigné, supposait-on, ne se gênait pas pour insinuer que ce cher Vincent, outre qu'il était le caissier du Crédit mutuel, devait en être un des principaux intéressés.

Or, à en juger par le dividende qu'il venait de distribuer, le Crédit mutuel avait dû, depuis la guerre, réaliser des bénéfices énormes. Toutes ses entreprises réussissaient, et il était sur le point de lancer un emprunt étranger, qui allait infailliblement remplir ses caisses à les faire craquer.

M. Favoral, d'ailleurs, se défendait mal de ces accusations d'opulence cachée. Quand M. Desormeaux lui disait:

—Là, voyons, entre nous, franchement, combien avez-vous de millions?

Il avait une si étrange façon de répondre qu'on se trompait bien, que la conviction des autres s'en affermissait. Et dès qu'ils avaient quelques milliers de francs d'économies, ils s'empressaient de les lui apporter, pour qu'il les fit valoir, imités en cela par bon nombre de rentiers du quartier, qui se disaient entre eux:

—Cet homme-là est plus sûr que la Banque!

Millionnaire ou non, le caissier du Crédit mutuel n'en était pas moins de jour en jour plus difficile à vivre.

Si les étrangers, les gens qui n'avaient avec lui que des rapports superficiels, si ses hôtes du samedi eux-mêmes, ne découvraient en lui aucun changement appréciable, sa femme et ses enfants suivaient avec une surprise inquiète les modifications de son humeur.

Si au dehors il semblait toujours le même homme, impassible, méticuleux et grave, il se montrait dans son intérieur plus quinteux qu'une vieille fille, agité, nerveux et sujet à d'inexplicables lubies.

Après être resté des trois ou quatre jours sans desserrer les dents, tout à coup il se mettait à discourir sur toutes sortes de sujets avec une agaçante volubilité. Au lieu de tremper abondamment son vin, comme autrefois, il s'était mis à le boire pur et il en buvait assez fréquemment deux bouteilles à son repas, s'excusant sur le besoin qu'il avait de se remonter un peu après des travaux excessifs.