—Jamais on n'avait entendu parler d'une chose pareille, poursuivit-elle. Vous forcer à loger les gens pour rien! Pourquoi pas à les nourrir aussi, pendant qu'on y était? Bref, pour vous en finir, elle est restée tant et si bien, qu'après la Commune, elle me devait cent quatre-vingts francs. Pour lors, elle me dit que si je voulais la garder, chaque mois, en me payant d'avance, elle me donnerait dix francs de l'arriéré. Ce fut convenu, et elle s'est déjà acquittée de vingt francs...
—Pauvre fille! fit Maxence.
Mais la Fortin haussa les épaules.
—Vrai, je ne la plains guère, répondit-elle, car si elle voulait, avant quarante-huit heures je serais payée, et elle aurait à se mettre sur le dos autre chose que sa méchante guenille noire. Croyez-vous donc que les occasions lui manquent de se faire une position? Mais mademoiselle a ses idées. Ça n'a pas le sou et ça fait sa tête. Quelle pitié! Moi, je me tue à le lui dire: Voyez-vous, ma fille, au jour d'aujourd'hui, il n'y a qu'un ami sur qui on puisse compter, qui vaut mieux que tous les autres, et qu'il faut prendre quand il vient, et comme il vient, et sans faire la grimace, s'il n'est pas propre: c'est l'argent. On est toujours bien vu quand on a de l'argent, et personne ne demande où vous l'avez pris. C'est pourquoi une femme qui a des avantages et qui ne s'en sert pas, est une bête. Les avantages, ça passe. Regardez-moi, plutôt... Mais bast! j'ai beau prêcher, c'est comme si je chantais...
C'est avec un ravissement que trahissait son sourire, que Maxence écoutait ces renseignements.
—En somme, que fait-elle? interrogea-t-il.
—Ni vu, ni connu, répondit la Fortin. Ah! ce n'est pas une demoiselle qui s'use la langue à conter ses affaires! Croyez-vous que je ne sais seulement pas son nom de famille? Tout ce que je peux dire, c'est qu'elle file le matin, dès le patron-minet, et que souvent il est onze heures qu'elle n'est pas encore rentrée. Le dimanche, elle reste dans sa chambre à lire, et le soir elle s'en va se promener toute seule, au bal ou au spectacle... Si elle en connaissait une plus originale qu'elle, bien sûr, elle irait lui chercher dispute...
Un locataire qui rentrait interrompit la Fortin.
Et Maxence s'éloigna, rêvant aux moyens d'entrer en relations avec cette voisine, si jolie et si singulière.
Parce qu'il avait autrefois dépensé quelques cent louis avec des demoiselles à chignon jaune, Maxence s'estimait un gaillard plein d'expérience, et quoi que lui eût dit la Fortin, il croyait peu à la vertu d'une fille de vingt ans qui demeurait seule, dans son hôtel garni, maîtresse sans contrôle de toutes ses fantaisies.