Mais il avait beau se dire cela, d'un accent délibéré, et même chercher dans son esprit des plaisanteries pour se remonter, il sentait son cœur se serrer et une tristesse noire l'envahir. Des regrets mal définis le poignaient en même temps qu'il avait des tressaillements de colère. Il songeait qu'il avait été bien naïf de s'en laisser imposer par les grands airs de cette demoiselle, qui en définitive ne valait pas mieux que les autres. Il se disait qu'elle ne l'eût pas accueilli si durement, s'il eût été riche, s'il eût eu des toilettes et des chevaux à lui offrir.

Enfin, il avait pris la résolution de n'y plus penser—une de ces belles résolutions qu'on prend toujours et qu'on ne tient jamais, quand, la nuit venant, il descendit pour se rendre rue Saint-Gilles, dîner.

Mais, ainsi qu'il lui arrivait souvent, il s'arrêta au café qui touche à l'Hôtel des Folies, et, s'attablant sur la terrasse, il se fit servir une consommation.

Il «battait» son absinthe, selon l'expression consacrée, c'est-à-dire qu'il versait l'eau dans le verre d'assez haut et par à-coups, de façon à bien brouiller la liqueur et à lui donner cette apparence nauséabonde qui est la joie des amateurs, lorsque, tout à coup, il vit arriver au grand trot, et s'arrêter court, la voiture du matin.

Mlle Lucienne en descendit lentement, traversa le trottoir et s'enfonça dans l'étroit corridor de l'hôtel.

Presque aussitôt, la voiture, tournant bride, repartit.

—Qu'est-ce que cela signifie? pensait Maxence, qui en oubliait d'avaler son absinthe.

Il se perdait en conjectures absurdes, quand au bout d'un quart d'heure environ, il vit reparaître la jeune fille.

Déjà elle avait dépouillé sa belle toilette et repris sa petite robe de laine noire. Elle avait un panier au bras et se dirigeait vers la rue Charlot.

Sans plus de réflexions, Maxence se leva brusquement et se mit à la suivre en prenant bien ses précautions pour qu'elle ne l'aperçût pas.