Maxence, maintenant, s'expliquait le sourire doucement ironique de Mlle Lucienne, lorsqu'il se vantait d'avoir été, lui aussi, malheureux.
Quelle vie, que celle de cette enfant, et comment de telles choses pouvaient-elles avoir lieu à deux pas de Paris, en pleine civilisation, au milieu d'une société qui juge son organisation trop parfaite pour consentir à la modifier!
Hâtant son débit, la jeune fille continuait:
—C'était vrai, j'étais libre. Mais que faire de ma liberté? Voilà ce que je me demandais, en m'en allant à travers les rues de Paris, car c'est à Paris que j'avais été emprisonnée. Bientôt, la peur me prit, du mouvement, du bruit, et aussi des sergents de ville qui me suivaient d'un regard soupçonneux, lorsque je passais près d'eux, vêtue de loques, la tête couverte d'un mauvais madras.
Je me hâtai de gagner la barrière, puis la grande route.
Un instinct machinal me ramenait sur Rueil. Il me semblait que je serais moins abandonnée et plus en sûreté, dans un pays familier où tout le monde me connaissait pour m'avoir vue passer cent fois, poussant ma petite charrette. J'espérais aussi que je trouverais un abri dans le logement que j'avais occupé avec la marchande des quatre saisons.
Ce dernier espoir devait être déçu. Aussitôt après notre arrestation, le propriétaire du taudis en avait enlevé et jeté au fumier tout ce qu'il contenait et l'avait loué à une espèce de mendiant hideux, lequel, lorsque je me présentai, me proposa en ricanant de devenir sa ménagère.
Je m'enfuis en courant.
Certes, la situation était plus affreuse que le jour où j'avais été chassée de la maison de ma bienfaitrice. Mais les huit mois que je venais de passer avec l'horrible revendeuse m'avaient appris de nouveau la misère et retrempé mon énergie.
Je retirai d'un pli de ma robe, où je la tenais constamment cousue, la pièce de vingt francs que je possédais, et comme j'avais faim, j'entrai chez une espèce de marchand de vins-logeur, où j'avais mangé quelquefois.